Le
proverbe croate qui affirme que "l'aube de l’un apporte toujours
le crépuscule à l'autre", demeure actuel, surtout à l'occassion
des anniversaires historiques et des commémorations politiques.
Le chiffre "7" de l'Ancien Testement possède une valeur
symoblique, tandis que le nombre "13" inspire angoisse,
même aux incroyants. La grande fête millénaire de l'an 2000, commença
différemment pour les protestants et les catholiques, différemment
pour les chrétiens ortodhoxes, alors que les musulmans semblent
être toujours coincés au XVème siècle et mesurent leur temps d'après
l'Hégire.
Face
au nouveau millénaire, certains membres de sectes bizarres qui pollulent
dorénevant à l’avant-scène de l’Europe orientele rêvent également
de tout un outillage astrologique et météorologique pour prédire
de nouvelles catastrophes politiques. Avides de deviner l'avenir,
tels les adeptes de l'équivoque "New Age" ils inspectent
même les entrailles des oies sauvages, à l'instar des anciens augures
de Rome. Inutile de dire que aucun journal sérieux en Europe de
l’Est ne peut se priver du luxe d'inclure dans ses pages des horoscopes
pleins de phantasmes sexuels, débordant de fantaisies sur les lendemains
qui chantent. La mentalité millénariste se propage rapidement en
Europe post-communiste. D’autant plus qu’elle a vu défiler au cours
de ces dix dernières années une cohorte de politiciens éphémères
dont les pronostics sur la théologie du libre marché se sont révélés
désastreux. D'ailleurs, quel "expert" onusien, quel augure
bruxellois aurait-il pu prédire la chute du Mur de Berlin et la
désintégration du communisme ? De tous les adventistes politiques,
il ne reste plus grand chose en Europe de l'Est, hormis quelques
témoins de Jéhovah venus de l’Occident et qui prêchent la fin du
monde.
A
la veille de l'anno domini 1000, les Européens étaient
convaincus que le Jugement dernier s'approchait à toute vitesse
et que le Royaume de Dieu n'allait plus tarder à s'ouvrir aux élus
du monde. Le paradis divin ne s'étant pas matérialisé, beaucoup
d’entre eux, pleins d'enthousisme religieux, décidèrent, suite aux
appels du Pape Urbain II, de partir en croisade vers la Terre Sainte
de Palestine. Tout au long de leur chemin, les pèlerins et les croisés,
ne s'en prirent pas seulement aux inifidèles musulmans, ils déversèrent
également leur colère sur les chrétiens orthodoxes de Constantinople,
et, au passage, sur le ville catholique croate de Zadar. Mille ans
plus tard, les nouveux élus sont les Américains qui
se croient appelés à mener la guerre perpétuelle pour établir la
démocratie universelle. Affamés de rapides rédemptions économiques,
leurs serviteurs de l’Europe orientale acceptent sans broncher tout
oukase venu d’outre-Atlantique.
L’Europe orientale
subit deux maux : d’une part le tragique héritage du mental
communiste, d’autre part la grotesque imitation de la sphère occidentale.
Quoique l'argent soit devenu tout puissant, le fait d'etre vu « en
democrate » sur tous les écrans de télévison renforce la carrière
politique. Donc, point de différence entre l’Occident et l’Europe
de l’Est. La seule divergence consiste dans le fait que les Européens
de l’Est absorbent essentiellement le pire de l’Occident :
décadence et anomie.
Il y longtemps,
Machiavel remarquait que le prince préfère perdre sa vie que sa
résidence secondaire. Or pour un politicien de l’Est converti du
communisme au libéralisme, tomber en disgrâce médiatique provoque
une douleur autrement plus vive.
Parfois
la guerre possède une valeur pédagogique et éducative. On l’occurence
ce fut le cas dans les Balkans. Si derrière les cris de guerre,
on rencontre un but précis, un idéal fanatique, théologique ou idéologique,
alors tout sacrifice humain paraît supportable, disait Emile Cioran.
En 1991 tous les Croates aimaient la Croatie indépendante :
aujourd’hui ils en sont excédés et ne savent plus quoi faire avec.
En 1941 Staline eut recours au nationalisme panslave pour écarter
de Russie la menace allemande. Pendant la guerre récente les Croates
agissaient à l’unisson ; à l'heure actuelle, ils s'effritent en
douzaines de sectes morbides se battant l’une contre l’autre par
manque de vision politique et servile imitation de la langue de
bois occidentaliste. Dans les Balkans, on ne peut pas envisager
de carrière politique, sans etre prêt, au préalable, à éliminer
ses anciens compagnons de route.
Certes,
le style a changé mais le fond reste le même. Au milieu du XIVème
siecle l'Europe était frappée par la pesta bubonica - qui
dévora presque une moitié de sa population et fut vite interprétée
comme un signe supplémentaire de la colère divine. Durant la Guerre
de Trente Ans, plus de cinq millions d'Allemands trouvèrent la mort,
mais en dépit de pronostics apocalyptiques, le Traité de Westphalie,
en 1648, apporta un semblent de paix et de stabilité. A la veille
de leur campagne militaire contre l'Europe centrale, en 1683, les
Turcs chantaient des chansons orientales, accompagnés par les derviches
tourneurs. Non seulement ils rêvaient aux splendeurs du riche Occident,
mais se croyaient appelés à amener les hors-la-loi catholiques dans
les rangs de la confession abrahamique. Suite à leur désastre devant
les murs viennois, tous les clochers de toutes les églises d'Europe
se mirent à sonner. La même chose s'était déjà produite beaucoup
plus tôt, en 1492, lorsque Isabelle Ière, avait chassé Juifs, Maures
et Mozabites de l'autre extrémité de l'Europe. Le malheur des uns
fait toujours le bonheur des autres...
Le
laps de temps, le cadre de la durée historique, la localisation
géographique conduisent les peuples à concevoire différemment la
justice et le crime, le bien et le mal. Pour les citoyens de Budapest
les mois de novembre et de décembre 1944 furent la répétition de
Stalingrad quoique en direction inverse et selon l’itinéraire communiste.
Durant la terreur soviétique, plus de 150 000 Hongrois et Alemands
trouvèrent la mort. Plus loin, au Nord-Ouest, les Allemands connurent
en 1945 une forme tardive de walhalla, tandis que les vainqueurs
inauguraient Le Nouvel Age planétaire par des effusions holywoodiennes
et force goulags supplémentaires. Reste l'étérnelle question : que
se serait-il passé si l'autre parti l'avait emporté ? Le problème
est un peu le même aujourd’hui avec l'héritage des Lumières et son
dernier avatar, le libéralisme qui semble être également obsédé
par l'histoire linéaire et les avenirs qui chantent. A l’instar
du communisme, le libéralisme affirme lui aussi que le passé doit
être enterré pour de bon. En réalité, comme le siècle précédent
en a témoigné, les fantaisies millénaristes ont toujours des résultats
opposés. Et qui aurait pu prédire que l'expérience communiste laisserait
un ossuaire de plus de cent millions de cadavres ?
Certes,
les ex-communistes en Europe orientale possèdent une incroyable
plasticité pour tous les recyclages, globalistes, ou néo-libéraux.
Si les citoyens de l'Europe de l'Est, avaient su ce que l'avenir
post-communiste et néo-capitaliste leur apporterait, ils se seraient
vraisemblablement comportés différemment lors des premières élections
parlementaires, au début des années 1990. Tout parti d'oppostion
aime bien faire de grandes promesses - une fois au pouvoir il doit
changer sa partition.
Face
à la marée de la nouvelle partitocratie occidentalophile, l'Europe
de l'Est ressemble au légendarie âne de Buridan. L'âne crève de
faim et de soif, parce qu'il est incapable de décider s'il faut
d'abord aller à la meule de foin, où bien au ruisseau voisin pour
se désaltérer. Les grandes attentes politiques de l’Europe orientale
relèvent du mental utopiste, donc totalitaire.
Mais
la dure réalité perdure, et plus les choses changent, plus elles
empirent.