Les procédures de l'engineering social et l'apprentissage de l'
Catholica
(Été 2006) Nr. 92
Le langage « politiquement correct »
Genèse d'un emprisonnement
par
Tomislav Sunic
Nous
avons rencontré lors de son dernier séjour en France M.
Tomislav Sunic, diplomate croate mais aussi écrivain,
traducteur et ancien professeur de sciences politiques aux
Etats-Unis. Fortement impressionné par le fait que la liberté
d'expression se trouve paradoxalement plus grande dans les pays
anciennement sous domination soviétique qu'à l'Ouest
du continent, il nous a proposé le texte qui suit, qui met
l'accent sur une des données généralement
sous-estimée du conformisme régnant, à côté
de l'héritage communiste et de la mentalité de
« surveillance » héritée des
riches heures du jacobinisme. Ce texte a été rédigé
par l'auteur directement en français.
Par «politiquement correct »
on entend l'euphémisme actuellement le plus passe-partout
derrière lequel se cache la censure et l'autocensure
intellectuelle. Si le vocable lui-même n'émerge que
dans l'Amérique des années 1980, les racines
moralisatrices de ce phénomène à la fois
linguistique et politique sont à situer dans la Nouvelle
Angleterre puritaine du XVIIe siècle. Cette
expression polysémique constitue donc la version moderne du
langage puritain, avec son enrobage vétérotestamentaire.
Bien qu'elle ne figure pas dans le langage juridique des pays
occidentaux, sa portée réelle dans le monde politique
et médiatique actuel est considérable. De prime abord,
l'étymologie des termes qui la forment ne suggère
nullement la menace d'une répression judicaire oud les ennuis
académiques. L'expression est plutôt censée
porter sur le respect de certains lieux communs postmodernes tels que
le multiculturalisme ou une certaine historiographie, considérés
comme impératifs dans la communication intellectuelle
d'aujourd'hui. En règle générale, et dans la
langue française, prononcer l'expression "politiquement
correct" déclenche souvent le processus d'association
cognitive et fait penser aux expressions tels que "la police
de la pensée," "la langue de bois" et "la
pensée unique". Or si ces dernières notions ont
ailleurs qu'en France, en Europe comme en Amérique, des
équivalents, ceux- ci n'y possèdent pas sur le plan
lexical la même porte émotive. Ainsi par exemple,
lorsque les Allemands veulent designer le langage communiste, ils
parlent de "Betonsprache" ("langue de béton"),
mais la connotation censoriale de la locution française
"langue de bois" n'y est pas rendue. Quant à la
"pensée unique," elle reste sans équivalant
hors du français, étant intraduisible en anglais ou en
allemand ; seule le vocable slave "jednoumlje" -
terme en vogue chez les journalistes et écrivains russes,
croates ou chèques - possède la même
signification.
En comparaison de l'Europe, les Etats-Unis,
bien qu'étant un pays fort sécularisé, restent
néanmoins très marqués par de « grands
récits » moralistes issus de la Bible ;
aucun autre pays sur terre n'a connu un tel degré
d'hypermoralisme parabiblique, dans lequel Arnold Gehlen voit « une
nouvelle religion humanitaire ».
Cependant après la deuxième guerre mondiale, le langage
puritain a subi une mutation profonde au contact du langage marxiste
en usage en Europe, véhiculé par les intellectuels de
l'Ecole de Francfort, ou inspirés par eux, réfugiés
aux Etats-Unis et plus tard installés dans les grandes écoles
et universités occidentales. Ce sont eux qui après la
guerre ont commencé à agir dans les médias et
dans l'éducation en Europe, et qui ont joué un rôle
décisif dans l'établissement de la pensée
unique. C'est donc de la conjonction entre l'hypermoralisme
américain et les idées freudo-marxistes issues de ce
milieu qu'est né le phénomène actuel du
politiquement correct.
On sait que les Etats-Unis n'ont jamais eu
comme seule raison la conquête militaire, mais ont cultivé
le désir d'apporter aux mal-pensants, qu'ils fussent indiens,
nazis, communistes, et aujourd'hui islamistes, l'heureux message du
démocratisme à la mode américaine, même
avec l'accompagnement du bombardement massif des populations
civiles. Cet objectif s'est largement réalisé vers la
fin de la deuxième guerre mondiale, quand l'Amérique,
comme principale grande puissance, s'installa dans son rôle
de rééducatrice de la vieille Europe. Et dans les
années ultérieures, le lexique américain, dans
sa version soft et libéralo-puritaine, jouera même
un rôle beaucoup plus fort par le biais des médias
occidentaux que la langue de bois utilisée par les communistes
est-européens et leurs sympathisants. Au vingtième
siècle cependant, l'héritage calviniste a perdu son
contenu théologique pour se transformer en un moralisme pur et
dur prônant l'évangile libéral des droits de
l'homme et le multiculturalisme universel.
Dès la fin des hostilités, un
grand nombre d'agents engagés par le gouvernement du
président Harry Truman furent donc envoyés en Europe
afin de rectifier les esprits, et notamment les tendances
autoritaires supposées inhérentes au modèle
familial européen. Parmi ces pédagogues figuraient un
certain nombre d'intellectuels américains issus de la WASP et
imprégnés d'esprit prédicateur, mais aussi des
éléments de tendance marxiste dont les activités
s'inscrivaient dans le sillage de l'Ecole de Francfort. Pour les uns
et les autres, guérir les Allemands, et par extension tous les
Européens, de leurs maux totalitaires fut le but principal.
Tous se croyaient choisis par la providence divine - ou le
déterminisme historique marxiste - pour apporter la bonne
nouvelle démocratique à une Europe considérée
comme une région à demi-sauvage semblable au Wilderness
de l'Ouest américain du passé. Le rôle le
plus important fut néanmoins joué par l'Ecole de
Francfort, dont les deux chefs de file, Theodor Adorno et Max
Horkheimer, avaient déjà jeté les bases d'une
nouvelle notion de la décence politique. Dans un ouvrage
important qu'il dirigea,
Adorno donnait la typologie des différents caractères
autoritaires, et introduisait les nouveaux concepts du langage
politique. Il s'attaquait surtout aux faux démocrates et
« pseudo conservateurs » et dénonçait
leur tendance à cacher leur antisémitisme derrière
les paroles démocratiques.
D'après les rééducateurs américains, « la
petite bourgeoisie allemande avait toujours montré son
caractère sadomasochiste, marqué par la vénération
de l'homme fort, la haine contre le faible, l'étroitesse de
cœur, la mesquinerie, une parcimonie frisant l'avarice (dans les
sentiments aussi bien que dans les affaires d'argent) ».
Dans les décennies qui suivirent, le seul fait d'exprimer un
certain scepticisme envers la démocratie
parlementaire pourra être assimilé au néonazisme
et faire perdre ainsi le droit à la liberté de parole.
Lorsque le gouvernement militaire américain
mit en œuvre la dénazification,
il employa une méthode policière de ce genre dans le
domaine des lettres et de l'éducation allemande. Mais cette
démarche de la part de ses nouveaux pédagogues n'a
fait que contribuer à la montée rapide de l'hégémonie
culturelle de la gauche marxiste en Europe. Des milliers de livres
furent écartés des bibliothèques allemandes ;
des milliers d'objets d'art jugés dangereux, s'ils n'avaient
pas été détruits au préalable au cours
des bombardements alliés, furent envoyés aux
Etats-Unis et en Union soviétique. Les principes démocratiques
de la liberté de parole ne furent guère appliqués
aux Allemands puisqu'ils étaient en somme stigmatisés
comme ennemis de classe de la démocratie. Particulièrement
dur fut le traitement réservé aux professeurs et aux
académiciens. Puisque l'Allemagne
national-socialiste avait joui du soutien (bien que souvent
momentané) de ces derniers, les autorités américaines
de rééducation à peine installées se
mirent à sonder les auteurs, les enseignants, les journalistes
et les cinéastes afin de connaître leurs orientations
politiques. Elles étaient persuadées que les
universités et autres lieux de hautes études pourraient
toujours se transformer en centres de révoltes. Pour elles, la
principale tare des universités pendant le IIIe
Reich avait été une spécialisation excessive,
creusant un gouffre entre les étudiants comme élite, et
le reste de la société allemande. L'éducation
universitaire aurait donc transmis la compétence technique
tout en négligeant la responsabilité sociale de l'élite
vis-à-vis de la société.
Les autorités américaines firent alors remplir aux
intellectuels allemands des questionnaires restés fameux, qui
consistaient en des feuilles de papiers contenant plus de cent
demandes visant tous les aspects de la vie privée et sondant
les tendances autoritaires des suspects. Les questions contenaient
souvent des erreurs et leur message ultramoraliste était
souvent difficile à comprendre pour des Allemands.
Peu à peu les mots « nazisme » et
« fascisme », subissant un glissement
sémantique, se sont métamorphosés en simples
synonymes du mal et ont été utilisés à
tort et à travers. La « reductio ad hitlerum »
est alors devenue un paradigme des sciences sociales et de
l'éducation des masses. Tout intellectuel osant s'écarter
du conformisme en quelque domaine que ce fût risquait de voir
ses chances de promotion étouffées.
C'est donc dans ces conditions que les
procédures de l'engineering social et l'apprentissage
de l'autocensure sont peu à peu devenues la règle
générale dans l'intelligentsia européenne. Bien
que le fascisme, au début du troisième millénaire,
ne représente plus aucune menace pour les démocraties
occidentales, tout examen critique, aussi modeste soit-il, de la
vulgate égalitaire, du multiculturalisme et de
l'historiographie dominante risque d'être pointé comme
« fasciste » ou « xénophobe ».
Plus que jamais la diabolisation de l'adversaire intellectuel est la
pratique courante du monde des lettres et des médias.
L'Allemagne forme certes un cas à
part, dans la mesure où sa perception des Etats-Unis dépend
toujours de celle que les Allemands sont obligés d'avoir
d'eux-mêmes, comme des enfants auto-flagellants toujours à
l'écoute de leurs maîtres d'outre-Atlantique. Jour
après jour l'Allemagne doit faire la preuve au monde entier
qu'elle accomplit sa tâche démocratique mieux que son
précepteur américain. Elle est tenue d'être le
disciple servile du maître, étant donné que la
« transformation de l'esprit allemand (fut) la tâche
principale du régime militaire ».
Voilà pourquoi, si l'on veut étudier la généalogie
du politiquement correct tel que nous le connaissons, on ne peut pas
éviter d'étudier le cas de l'Allemagne traumatisée.
Et cela d'autant plus qu'en raison de son passé qui ne
passe pas, l'Allemagne applique rigoureusement ses lois contre
les intellectuels mal-pensants. En outre, l'Allemagne exige de ses
fonctionnaires, conformément à l'article 33, paragraphe
5 de sa Loi fondamentale, l'obéissance à la
constitution, et non leur loyauté envers le peuple dont ils
sont issus.
Quant aux services de défense de la Constitution
(Verfassungschutz), dont la tâche est la surveillance du
respect de la Loi fondamentale, ils incluent dans leur mission de
veiller à la pureté du langage politiquement correct :
« Les agences pour la protection de la constitution sont
au fond des services secrets internes dont le nombre s'élève
à dix-sept (une au niveau de la fédération et
seize autres pour chaque Land fédéral
constitutif) et qui sont qualifiées pour détecter
l'ennemi intérieur de l'Etat ».
Puisque toutes les formes d'attachement à la nation sont mal
vues en Allemagne en raison de leur caractère jugé
potentiellement non-démocratique et néonazi, le seul
patriotisme permis aux Allemands est le « patriotisme
constitutionnel ».
La nouvelle religion du politiquement
correct est peu à peu devenue obligatoire dans toute l'Union
européenne, et elle sous-entend la croyance dans l'Etat de
droit et dans la « société ouverte ».
Sous couvert de tolérance et de respect de la société
civile, on pourrait imaginer qu'un jour un individu soit déclaré
hérétique du fait, par exemple, d'exprimer des doutes
sur la démocratie parlementaire. De plus, en raison de
l'afflux des masses d'immigrés non-européens, la
loi constitutionnelle est également sujette à des
changements sémantiques. Le constitutionnalisme allemand est
devenu « une religion civile » dans laquelle
« le multiculturalisme est en train de remplacer le peuple
allemand par le pays imaginaire de la Loi fondamentale ».
Par le biais de cette nouvelle religion civique l'Allemagne, comme
d'autres pays européens, s'est maintenant transformée
en une théocratie séculière.
***
Sans cette brève
excursion dans le climat du combat intellectuel d'après-guerre
il est impossible de comprendre la signification actuelle du
politiquement correct. La récente promulgation de la nouvelle
législation européenne instituant un « crime
de haine » est ainsi appelée à se substituer
aux législations nationales pour devenir automatiquement la
loi unique de tous les Etats de l'Union européenne.
Rétrospectivement, cette loi supranationale pourrait être
inspirée du code criminel de la défunte Union
soviétique ou de celui l'ex-Yougoslavie communiste. Ainsi,
le Code criminel yougoslave de 1974 comportait une disposition, dans
son article 133, portant sur « la propagande hostile ».
Exprimée en typique langue de bois, une telle abstraction
sémantique pouvait s'appliquer à tout dissident - qu'il
se soit livré à des actes de violence physique contre
l'Etat communiste ou qu'il ait simplement proféré une
plaisanterie contre le système. D'après le même
code, un citoyen croate, par exemple, se déclarant tel en
public au lieu de se dire yougoslave pouvait se voir inculper
d'« incitation à la haine interethnique »,
ou bien comme « personne tenant des propos oustachis »,
ce qui était passible de quatre ans de prison.
Il faudra attendre 1990 pour que cette loi soit abrogée en
Croatie.
A l'heure actuelle le
Royaume-Uni témoigne du degré le plus élevé
de liberté d'expression en Europe, l'Allemagne du plus bas. Le
Parlement britannique a rejeté à plusieurs reprises la
proposition de loi sur « le crime de haine »,
suggérée par divers groupes de pression - ce qui
n'empêche pas les juges britanniques d'hésiter à
prononcer de lourdes peines contre les résidents d'origine
non-européenne par crainte d'être accusés
eux-mêmes de cultiver un « préjugé
racial ». Ainsi, indépendamment de l'absence de
censure légale en Grande-Bretagne, un certain degré
d'autocensure existe déjà. Depuis 1994, l'Allemagne,
le Canada et l'Australie ont renforcé leur législation
contre les mal-pensants. En Allemagne, un néologisme bizarre
(Volkshetze : « incitation aux ressentiments
populaires »), relevant de l'article 130 du Code pénal,
permet d'incriminer tout intellectuel ou journaliste s'écartant
de la vulgate officielle. Vu le caractère général
de ces dispositions, il devient facile de mettre n'importe quel
journaliste ou écrivain en mauvaise posture, d'autant plus
qu'en Allemagne il existe une longue tradition légale
tendanciellement liberticide d'après laquelle tout ce qui
n'est pas explicitement permis est interdit. Quant à la
France, elle comporte un arsenal légal analogue, notamment
depuis l'entrée en vigueur de la loi Fabius-Gayssot adoptée
le 14 juillet 1990 - sur proposition d'un député
communiste, mais renforcée à l'initiative du député
de droite Pierre Lellouche en décembre 2002. Cette situation
se généralise dans l'Union européenne,
en comparaison de quoi, paradoxalement, les pays postcommunistes
connaissent encore un plus grand degré de liberté
d'expression, même si en raison de la pression croissante de
Bruxelles et de Washington cela est en train de changer.
En Europe communiste, la
censure de la pensée avait un gros avantage. La répression
intellectuelle y était tellement vulgaire que sa violente
transparence donnait à ses victimes l'aura des martyrs. La
fameuse langue de bois utilisée par les communiste débordait
d'adjectifs haineux au point que tout citoyen pouvait vite se
rendre compte da la nature mensongère du communisme. En outre,
comme la Guerre froide, vers la fin des années 1940, avait
commencé à envenimer les rapports entre l'Est
communiste et l'Ouest capitaliste, les élites occidentales se
crurent moralement obligées de venir en aide aux dissidents
est-européens, et cela moins en raison de leurs vues
anticommunistes que pour prouver que le système libéral
était plus tolérant que le communisme. Nul n'en sut
profiter mieux que les architectes libéraux du langage
politiquement correct. En cachant leurs paroles démagogiques
derrière les vocables de « démocratie »,
« tolérance » et « droits
de l'homme » ils ont réussi à neutraliser
sans aucune trace de sang tout opposant sérieux. Le
langage médiatique a été également sujet
à des règles hygiéniques imposées par les
nouveaux princes de vertus. L'emploi châtré des
structures verbales qui se sont propagés à travers
toute l'Europe reflète des avatars puritains sécularisés
si typiques autrefois des autorités militaires américaines
dans l'Allemagne d'après-guerre. De nouveaux signifiants se
font incessamment jour pour permettre à la classe dirigeante,
ayant peur pour ses sinécures, de cacher ainsi ses propres
signifiés privés. A-t-on jamais tant
parlé en Amérique et en Europe de tolérance,
a-t-on jamais tant prêché la convivialité raciale
et l'égalitarisme de tous bords alors que le système
entier déborde de toutes formes de violences souterraines et
de haines mutuelles? L'idéologie antifasciste doit rester un
argument de légitimité pour tout l'Occident. Elle
présuppose que même s'il n'y a plus aucun danger
fasciste, son simulacre doit toujours être maintenu et brandi
devant les masses.
Partout en Europe,
depuis la fin de la Guerre froide, l'arène sociale doit
fonctionner comme un prolongement du marché libre.
L'efficacité économique est vue comme critère
unique d'interaction sociale. Par conséquent, les individus
qui se montrent critiques au sujet des mythes fondateurs du marché
libre ou de l'historiographie officielle sont automatiquement
perçus comme ennemis du système. Et à l'instar
du communisme, la vérité politique en Occident risque
d'être davantage établie par le code pénal que
par la discussion académique. De plus, aux yeux de
nouveaux inquisiteurs, l'hérétique intellectuel doit
être surveillé - non seulement sur la base de ce qu'il
dit ou écrit, mais sur celle des personnes qu'il rencontre.
La « culpabilité par association »
entrave gravement toute carrière, et ruine souvent la vie du
diplomate ou du politicien. N'importe quelle idée qui vise à
examiner d'une manière critique les bases de l'égalitarisme,
de la démocratie et du multiculturalisme, devient suspecte.
Même les formes les plus douces de conservatisme sont
graduellement poussées dans la catégorie « de
l'extrémisme de droite ». Et ce qualificatif est
assez fort pour fermer la bouche même aux intellectuels qui
font partie du système et qui ont eux-mêmes participé
dans la passé à la police de la pensée. « Il
y a une forme de political correctness typiquement européenne
qui consiste à voir des fascistes partout » écrit
ainsi Alain Finkielkraut.
Le spectre d'un scénario catastrophique doit faire taire
toutes les voix divergentes. Si le « fascisme »
est décrété légalement comme le mal
absolu, toutes les aberrations du libéralisme sont
automatiquement regardées comme un moindre mal. Le système
libéral moderne de provenance américaine est censé
fonctionner à perpétuité, comme une perpetuum
mobile.
L'Occident dans son
ensemble, et paradoxalement l'Amérique elle-même, sont
devenus des victimes de leur culpabilité collective, qui a
comme origine non tant le terrorisme intellectuel que l'autocensure
individuelle. Les anciens sympathisants communistes et les
intellectuels marxistes continuent à exercer l'hégémonie
culturelle dans les réseaux de fabrication de l'opinion
publique. Certes, ils ont abandonné l'essentiel de la
scolastique freudo–marxiste, mais le multiculturalisme et le
globalisme servent maintenant d'ersatz à leurs idées
d'antan. La seule différence avec la veille est que le
système libéralo-américain est beaucoup plus
opérationnel puisqu'il ne détruit pas le
corps, mais capture l'âme et cela d'une façon beaucoup
plus efficace que le communisme. Tandis que le citoyen américain
ou européen moyen doit supporter quotidiennement un déluge
de slogans sur l'antiracisme et le multiculturalisme, qui ont acquis
des proportions quasi-religieuses en Europe, les anciens
intellectuels de tendance philo-communiste jadis adonnés au
maoïsme, trotskisme, titisme, restent toujours bien ancrés
dans les médias, l'éducation et la politique.
L'Amérique et l'Europe s'y distinguent à peine. Elles
fonctionnent d'une manière symbiotique et mimétique,
chacune essayant de montrer à l'autre qu'elle n'accuse
aucun retard dans la mise en place de la rhétorique et de la
praxis politiquement correctes. Autre ironie de l'histoire :
pendant que l'Europe et l'Amérique s'éloignent
chronologiquement de l'époque du fascisme et du
national-socialisme, leur discours public évolue de plus en
plus vers une thématique antifasciste.
Contrairement à la croyance répandue, le politiquement
correct, en tant que base idéologique d'une terreur d'Etat,
n'est pas seulement une arme aux mains d'une poignée de
gangsters, comme nous l'avons vu en ex-Union Soviétique. La
peur civile, la paresse intellectuelle créent un climat idéal
pour la perte de liberté. Sous l'influence conjuguée du
puritanisme américain et du multiculturalisme de tendance
postmarxiste européen, le politiquement correct est devenu une
croyance universelle. L'apathie sociale croissante et l'autocensure
galopante ne nous annoncent pas de nouveaux lendemains qui chantent.
tomislav.sunic@zg.htnet.hr