Catholica
Hiver 2007-08
Nr. 98
Homo
sovieticus, homo americanus ?
Tomislav Sunic,
essayiste croate et traducteur, ayant longuement séjourné
aux Etats-Unis où il a enseigné la science politique,
vit actuellement dans son pays d'origine. Il a récemment
publié un ouvrage intitulé Homo Americanus : Child
of the Postmodern Age (BookSurge, Charleston 2007, 15.99 $), avec
une préface de l'historien Kevin MacDonald. L'auteur a accepté
de s'expliquer sur le parallèle suggéré par son
titre, de prime abord audacieux, avec l'homo sovieticus de
Zinoviev
CATHOLICA - Vous
effectuez une longue comparaison entre le système soviétique
et le système américain, et entre les types humains qui
les caractérisent. Dans la description de la culture sociale
américaine, vous notez une sorte de phobie de l'autorité,
sous l'effet de l'égalitarisme. Peut-on vraiment établir
un parallèle avec le communisme?
TOMISLAV SUNIC - Un
mot tout d'abord au sujet du titre de mon livre. J'ai d'abord été
tenté par l'expression boobus americanus, inventée
par le grand écrivain américain, H. L Mencken. Mais le
boobus a une connotation limitée, restreinte au cadre
provincial des Etats Unis; cette expression décrit plutôt
un Américain un peu bête et d'esprit provincial (on
dirait en France un plouc) ne reflétant guère le
système-monde comme le font si bien les expressions homo
sovieticus et homo americanus.
A propos de
l'autorité, de laquelle parle-t-on? On n'a pas forcément
besoin de la police et de l'armée pour imposer son autorité.
En dehors des grandes métropoles américaines et en
dehors de quelques cercles clos qui partagent les mêmes
intérêts intellectuels, l'Amérique est un pays
très autoritaire au sens large du terme. C'est la fameuse
autocensure américaine relevant de l'esprit calviniste et
vétérotestamentaire qui rend la vie difficile dans les
petites villes américaines pour un intellectuel européen.
Rien à voir avec le vrai individualisme civique et spirituel
dont, malgré l'américanisation outrancière, on
perçoit encore les signes en Europe. Le prétendu
individualisme américain est une contradiction en soi ;
partout règne l'esprit grégaire qui se manifeste, bien
sûr, en fonction de la tribu, du lobby politique, ou de la
chapelle religieuse à laquelle on appartient. Tocqueville en
parle dans son livre, De la démocratie en Amérique.
Or le problème inquiétant, c'est que les Américains
se perçoivent et se posent devant le monde entier comme des
individualistes et des libertaires modèles alors qu'en
réalité, tout véritable individualisme est
incompatible avec l'esprit de l'homo americanus. A l'instar de
l'Union Soviétique, la réussite professionnelle en
Amérique exige qu'on "joue le jeu" et qu'on ne
"fasse pas de vagues." Cette fausse convivialité
cuménique est surtout visible aujourd'hui dans l'Amérique
multiculturelle où il faut être extrêmement
prudent dans le choix des mots. Même le terme
"multiculturalisme" que l'on utilise abondamment en
Occident est un tic de la langue de bois américaine dont la
naissance remonte aux années 1970. Multiethnisme
conviendrait mieux pour décrire la situation atomisée
du système américain... et occidental.
Quant au système
ex-soviétique et à sa prétendue structure
pyramidale et hiérarchique il nous faut nous débarrasser
des demies vérités relayées par les
ex-soviétologues et autres kremlinologues occidentaux. Le
système communiste fut parfaitement démocratique au
vrai sens du terme. Une fois terminés les grands massacres et
achevée l'élimination des élites russes et est-
européennes dans les années 1950, de larges masses
purent jouir, en Russie comme en Europe orientale, et dans le moule
communiste, d'une qualité de vie dont on ne pouvait que rêver
en Occident. La vie sans soucis, quoique spartiate, assurait à
tous une paresse facile --- pourvu qu'on ne touchât pas au
mythe fondateur communiste. Alexandre Zinoviev fut l'un des rares
écrivains à bien saisir l'attraction phénoménale
et la pérennité de l'homo sovieticus". En
fait, si le communisme a disparu à l'Est, comme l'a dit Del
Noce, c'est parce qu'il s'est encore mieux réalisé à
l'Ouest, notamment en Amérique multiethnique et égalitaire.
Dans votre livre, vous
procédez à l'analyse du décor et de l'envers du
décor, si je puis m'exprimer ainsi. Par exemple, vous relevez
que les grands médias, dans l'image qu'ils cultivent sans
cesse d'eux-mêmes, se présentent comme des
contestataires du pouvoir, alors qu'en réalité ils en
constituent l'un des principaux piliers. Vous vous intéressez
ainsi non seulement aux représentations conceptualisées,
mais également au langage et à sa transformation.
Pouvez-vous dire ce qui a attiré votre attention sur ces
points, et en particulier quelle fonction vous attribuez à la
«gestion de la langue»?
En
Amérique, les grands médias ne constituent aucunement
un contre-pouvoir. Ils sont le pouvoir eux-mêmes et ce sont eux
qui façonnent le cadre et le dénouement de tout
événement politique. Les politiciens américains
sondent au préalable le pouls des medias avant de prendre une
décision quelle qu'elle soit. Il s'agit d'une synthèse
politico- médiatique qui règne partout en Occident.
Quant au langage officiel utilisé par les faiseurs de
l'opinion américaine tout discours politico- médiatique
est censé recourir aux phrases au conditionnel ; les
politiciens et les medias, et même les professeurs
d'université, abordent toujours les thèmes politiques
avec une grande circonspection. Ils recourent de plus en plus à
des locutions interrogatives telles que "pourrait- t-on dire? "
ou "le gouvernement serait-il capable de"..?", etc.
Ici, nous voyons à nouveau l'auto-abnégation chère
au calvinisme mais transposée cette fois dans le langage
châtré de la communication officielle. Les phrase
lourdes, à connotation négative, où on exprime
un jugement de valeur, disons sur Israël, l'Iraq, ou un autre
problème politique grave, sont rares et prudemment feutrées
par l'usage d'adjectifs neutres.
Cette
"langue de coton", de provenance américaine, on la
voit se propager de plus en plus en France et en Allemagne. On est
témoin de locutions américaines très en vogue et
"soft" en Europe qui disent tout et rien à la fois :
je pense notamment aux adverbes neutres de provenance américaine
tels que "considerably", "apparently"
etc. - dont l'usage fréquent permet à tout homme public
d'assurer ses arrières.
Pouvez-vous,
en tant que vous-même avez été professeur dans
une université américaine bien représentative,
indiquer quelle couche de l'intelligentsia possède un pouvoir
réel, et de quelle manière concrète elle
l'exerce au quotidien, en particulier dans le contrôle du
langage, et pour quelle raison il en va ainsi?
Contrairement
à ce qu'on dit en Europe, les universités américaines,
surtout les départements de sciences sociales, jouent un rôle
fort important dans la fabrication de l'opinion publique. On lit
régulièrement dans la grande presse américaine
les "editorials" écrits par des professeurs
connus. Quoique l'Amérique se targue de son Premier
Amendement, et notamment de sa totale liberté d'expression,
les règlements universitaires témoignent d'une
véritable police de la pensée. La haute éducation
est une chasse gardée des anciens gauchistes et trotskistes
recyclés, où toute recherche indépendante allant
à l'encontre des mythes égalitaires et multiethnique
peut aboutir à de sérieux ennuis (jusques et y compris
le licenciement) pour les esprits libres. Nombreux sont les cas où
de grands spécialistes en histoire contemporaine ou en
anthropologie doivent comparaître devant des "Comités
de formation à la sensibilité interethnique
universitaires" ("Committees for ethnic sensitivity
training") pour se disculper d'accusations de "fascisme"
et de "racisme." Malgré la prétendue fin de
tous les grands récits, il y a, dans notre postmodernité,
un champ de thèmes tabous où il vaut mieux ne pas se
hasarder. Très en vogue depuis dix ans, l'expression "hate
speech" (discours de haine) n'est que le dernier barbarisme
lexical américain grâce auquel on cherche à faire
taire les mal-pensants. Le vrai problème commence quand cette
expression s'introduit dans le langage juridique du code pénal,
comme ce fut le cas récemment avec une proposition législative
du Sénat américain (HR 1955). Je ne vois aucune
différence entre le lexique inquisitorial américain et
celui de l'ex-Yougoslavie ou de l'ex-Union soviétique, sauf
que le langage de l'homo americanus est plus insidieux parce
que plus difficile à déchiffrer.
A
propos du pouvoir (au sens générique), le système
américain d'aujourd'hui est-il, ou n'est-il pas le prototype,
ou l'aile avancée de la «démocratie»
postmoderne, dans laquelle tout le monde est censé contribuer
à la «gouvernance» globale sans que personne soit
réellement identifiable comme responsable des décisions
qu'il prend?
Voilà
la mystique démocratique qui sert toujours d'appât pour
les masses déracinées ! Dans le système
collectiviste de l'ex-Union soviétique, et aujourd'hui de
façon similaire en Amérique, on vivait dans
l'irresponsabilité collective. Rien d'étrange.
L'irresponsabilité civique n'est que la conséquence
logique de l'égalitarisme parce que selon les dogmes
égalitaires libéralo-communistes, tout homme est censé
avoir sa part du gâteau. A l'époque de la Yougoslavie
communiste, tout le monde jouait le double jeu de la chapardise et de
la débrouillardise, d'une part, et du mimétisme avec le
brave homo sovieticus, d'autre part, du fait même que
toute propriété et tout discours appartenaient à
un État-monstre. Par conséquent, tout le monde, y
compris les apparatchiks communistes, se moquait de cet État-monstre
dont chacun, à son niveau social, cherchait à tirer un
maximum d'avantages matériels.
Le
vocable gouvernance n'est qu'un piège supplémentaire
du langage technoscientifique tellement cher à l'homo
americanus. D'une manière inédite, les classes qui
nous gouvernent, en recourant à ce nouveau vocable,
conviennent qu'il en est fini de cette ère
libéralo-parlementaire, et que c'est aux "experts"
anonymes de nous tirer hors du chaos.
On a largement étudié
les Etats-Unis comme nouvelle forme d'empire, une forme appelée
à périr à force d'étendre ses conquêtes
au-delà de ses capacités, selon une sorte de loi
inexorable d'autodestruction. Mais au-delà de cette
perspective - que l'on supposera ici fondée, par hypothèse
- ne peut-on pas voir dans l'américanisme postmoderne la fin
de la modernité, fin à la fois comme achèvement
et comme épuisement?
Le paradoxe de
l'américanisme et de son pendant l'homo americanus
consiste dans le fait qu'il peut fonctionner à merveille
ailleurs dans le monde et même mieux que dans sa patrie
d'origine. Même si un de ces jours, l'Amérique en tant
qu'entité politique se désagrège (ce qui n'est
pas du tout exclu) et même si l'Amérique disparaît
de la mappemonde, l'homo americanus aura certainement encore
de beaux jours devant lui dans différentes contrées du
monde. Nous pouvons tracer un parallèle avec l'esprit de
l'homo sovieticus, qui malgré la fin de son système
d'origine est bel et bien vivant quoique sous une forme différente.
Oublions les signifiants - regardons plutôt les signifiés
postmodernes. À titre d'exemple, prenons le cas des nouvelles
classes politiques en Europe orientale y compris en Croatie, où
quasiment tout l'appareil étatique et soi- disant non
communiste se compose d'anciens fonctionnaires communistes suivis par
des masses anciennement communisées. L'héritage
communiste n'empêche pas les Croates d'adopter aujourd'hui un
américanisme à outrance et de se montrer aux yeux des
diplomates des Etats-Unis plus américanisés que les
Américains eux-mêmes! Il y a certes une généalogie
commune entre le communisme et l'américanisme, notamment leur
esprit égalitaire et leur histoire linéaire. Mais il y
a également chez les ex-communistes croates, lituaniens ou
hongrois, un complexe d'infériorité conjugué à
une évidente servilité philo- américaine dont le
but est de plaire aux politiciens américains. Après
tout, il leur faut se disculper de leur passé douteux, voire
même criminel et génocidaire. Il n'y a pas si longtemps
que les ex-communistes croates faisaient encore leurs pèlerinages
obligatoires à Belgrade et à Moscou ; aujourd'hui,
leurs nouveaux lieux saints sont Washington et Tel Aviv. Malgré
l'usure de l'expérience américaine aux USA, l'Amérique
peut toujours compter sur la soumission totale des classes
dirigeantes dans tous les pays est-européens.
L'anti-américanisme
de beaucoup de marxistes européens s'est fréquemment
mué depuis plusieurs décennies en admiration pour la
société américaine. Au-delà du
retournement opportuniste, ne croyez-vous pas qu'il puisse s'agir
d'une adhésion intellectuelle, de quelque chose comme
l'intuition que l'Amérique postmoderne représente une
certaine incarnation de l'utopie socialiste, alors même que le
capitalisme y domine de manière criante?
Après
l'effondrement de son repoussoir dialectique qu'était l'Union
soviétique, il était logique que beaucoup d'anciens
marxistes européens et américains se convertissent à
l'américanisme. Regardons l'entourage néo- conservateur
du président George W. Bush ou de la candidate présidentielle
Hillary Clinton: il se compose essentiellement d'anciens trotskistes
et d'anciens sympathisants titistes dont le but principal est de
parachever le grand rêve soviétique, à savoir
l'amélioration du monde et la fin de l'histoire. Il n'y a
aucune surprise à voir le Double devenir le Même !
L'ancien rêve calviniste de créer une Jérusalem
nouvelle, projetée aux quatre coins de monde, se conjugue avec
les nouvelles démarches mondialistes de nature mercantiles. Or
au moins pour un esprit critique, il y a aujourd'hui un avantage
épistémologique
; il est plus facile de s'apercevoir maintenant des
profondes failles du système américain.
L'anticommunisme primaire de l'époque de la guerre froide qui
donnait une légitimité à l'Amérique par à
rapport à son Autre n'est plus de mise. On ne peut plus
cacher, même aux masses américaines incultes, que le
système américain est fragile et qu'il risque d'éclater
à tout moment. N'oublions jamais la fin soudaine du système
soviétique qu'on croyait invincible. Le capitalisme sauvage et
la pauvreté grandissante en Amérique ne vont pas de
pair avec le prêchi-prêcha
sur les droits de l'homme et les matins qui chantent.
Il se dégage de
l'ensemble de votre ouvrage, dont le titre pourrait être
traduit L'homo americanus, ce rejeton de l'ère
postmoderne, que les phénomènes que vous décrivez
conduisent à produire en masse un type d'humanité
dégradé, sans repères, sans racines, sans idéal.
Dans la mesure où ce diagnostic est fondé (même
s'il ne concerne pas également la totalité des
Américains), n'est-ce pas la preuve de l'échec, non
seulement du projet de régénération qui était
à l'origine des Etats-Unis, mais de l'humanisme tout entier,
tel qu'il a été affirmé au début de la
période moderne?
Soyons honnêtes.
Nous sommes tous plus ou moins des homini americani.
L'américanisme, à l'instar du communisme, est
parfaitement compatible avec l'état de nature cher aux plus
bas instincts de tout homme. Mais donner dans un anti-américanisme
primaire, comme celui que revendique l'extrême droite
européenne et surtout française, ne repose pas sur une
bonne analyse du système américain. En Amérique,
surtout chez les Sudistes, il y a des couches populaires, quoique
très rares, qui préservent le concept d'honneur
largement perdu en Europe.
On a tort de nourrir
des fantasmes au sujet des prétendues visées
impérialistes des Américains sur l'Europe et l'Eurasie,
comme c'est le cas chez de nombreux droitiers européens
victimes de leur propre manie du complot. À part son délire
biblique et son surmoi eschatologique incarné dans l'État
d'Israël - qui représentent tous deux un danger pour la
paix mondiale - l'engagement américain en Europe et ailleurs
n'est que le résultat du vide géopolitique causé
par les incessantes guerres civiles européennes. Il est fort
possible que la guerre balkanique ait eu un bel avenir sanguinaire
sans l'intervention militaire des Américains. Qu'ont-ils donc
à offrir, les fameux communautarismes européens, hormis
les fantasmes sur un empire européen et euroasiatique ? Au
moins, les Américains de souche européenne ont réussi
à se débarrasser des querelles de chapelles
identitaires qui font toujours le bagage des peuples européens.
Le sens prométhéen,
l'esprit d'entreprise et le goût du risque sont toujours plus
forts en Amérique qu'en Europe. L'Amérique pourrait
offrir, dans un proche avenir, encore de belles surprises à la
civilisation européenne.
Entretien recueilli
par Bernard Dumont